Laurent emmena Georgie terrorisée, toute tremblante à l’abri dans le vestibule. Puis, il sortit précipitamment au secours de son grand-père. Celui-ci gisait sur le sol ; il avait vu venir la balle qui visait le Comte Girard en plein cœur. Il avait réussi à l’y faire échapper mais en se tournant avait pris une seconde balle dans le dos. Barbara avait eu le réflexe de désinfecter l’impact de la balle et de colmater l’hémorragie par un linge. Laurent et Arthur réussirent à acheminer le Capitaine jusqu’à l’hôpital militaire, par chance situé à deux cent mètres du palais. Edmund fut aussitôt pris en charge, la balle n’était heureusement que superficielle. Elle put être retirée sans opération. Il fut rapidement intubé et perfusé : son pouls était faible, il fallait faire vite. Laurent priait, tenant la main de son cher grand-père. Quand celui-ci ouvrit les yeux, il eut un immense soulagement, tant il avait durant ces instants imaginé le pire.
Les invités étaient effrayés. Un intrus avait réussi à échapper au service d’ordre de la forteresse pourtant renforcé ce jour-là. Grâce à l’agilité d’Abel et à sa connaissance parfaite du port, l’individu fut rapidement arrêté alors qu’il s’apprêtait à fuir sur un navire. L’homme n’avait, à la stupeur d’Abel que 19 ans. Il n’était pas connu des services de police. Il avoua avoir été appréhendé par un vieillard qui contre une importante somme d’argent lui avait demandé de tirer sur le Comte. La description correspondait à celle de l’affreux duc de Roussac. Il voulait se venger et tuer le Comte, en gâchant le mariage de Georgie qu’il détestait. Le plan était ingénieux ; il bénéficiait de complicités en Australie, là même où il avait traqué la pauvre Sophia, qui n’y avait pas survécu. Le jeune homme, horrifié de son geste, le regrettait amèrement. Il dénonça tout le réseau australien. Il y eu des arrestations grâce à ses précieuses indications. Celui-ci expliqua ensuite qu’il avait besoin d’argent pour faire soigner sa maman d’un cancer, ce qui l’avait conduit à accepter l’horrible marché. Laurent, touché par son histoire abandonna sa plainte. Il finança lui-même le traitement de la mère et fit bénéficier le jeune homme du soutien de l’association de Barbara, afin qu’il puisse suivre une formation pour travailler. Grâce à Georgie, il avait appris que tout le mal qui advenait pouvait être changé en bien. La rancune, la haine ne faisait que détruire ceux qui les cultivait. La réconciliation était un chemin certes difficile mais salvateur. C’est ce qu’il mettait en pratique dans sa vie quotidiennement, conscient qu’il était d’être un rescapé.
Le Comte et Barbara étaient restés près de Georgie. Celle-ci avait été allongée ; elle ressentait des contractions et avait peur. Barbara avait réussi à la calmer et à la rassurer. Elle avait pu boire une tisane et se détendre. Elle était choquée, elle avait un instant cru son père mort. Elle avait beaucoup pleuré. Elle allait mieux, rassurée que le malfaiteur qui avait voulu tuer son père ait été arrêté. Le médecin arriva deux heures plus tard pour l’examiner. Il annonça que le bébé allait arriver, qu’il était trop tard pour se rendre à l’hôpital. Georgie était au début de son huitième mois. Le bébé avait un mois d’avance ; il allait arriver le jour de son mariage. Le Comte informa Becky afin qu’elle puisse demander à Laurent de revenir auprès de son épouse. Laurent était décontenancé, il avait peur, peur que tout se passe mal. Il quitta son grand père en le regardant avec amour, rassuré de le savoir sauvé. Il arriva tout transpirant au chevet de Georgie. Les contractions augmentaient en intensité. Elle gémissait. Le Comte mal à l’aise s’était éclipsé dans la pièce voisine. Barbara donnait à Georgie des conseils pour bien respirer. Effectivement, cela lui donnait quelques instants de répit. Mais une heure plus tard, elle sentit une forte pression très douloureuse. Elle ne pouvait plus bouger. Le médecin l’allongea sur le dos pour l’examiner. Il ne tarda pas à voir la tête du bébé. Epuisée moralement par le malheureux événement, elle poussa de toutes ses forces. Laurent vit pour la première fois les traits de son joli visage se crisper. Un instant plus tard, le bébé se mit à crier. C’était un petit garçon. Le petit Théodor John Edmund Grey était né : il se portait bien ; son poids de 3,5 kg était très correct. Laurent coupa avec fierté le cordon ombilical. Théodor fut aussitôt enveloppé de langes et mis au sein pour sa première tétée. Laurent n’en revenait pas : ce petit être était son fils. Les larmes coulaient sur son visage tandis qu’il caressait le front de sa bien-aimée. C’était une joie nouvelle. En quelques heures, son état était passé de l’effroi à la plénitude. C’était une grâce. Il était attendri, maladroit lorsqu’il prit son petit trésor délicatement dans ses bras. Il n’avait jamais ressenti de plus grande joie.
Les jeunes mariés ne pourraient jamais oublier le jour de leurs noces. Les proches étaient tous restés après la fusillade. Ils étaient à présent rassurés. Georgie allait bien ; le petit Théodor se portait à merveille. Georgie, à présent se reposait d’un sommeil bien mérité ; Théodor venait de recevoir le petit berceau, prêté par l’hôpital ; il dormait paisiblement. Une infirmière restait en permanence auprès d’eux. Un garde du corps était posté à la porte de la chambre et la surveillance avait été renforcée à l’extérieur.
Laurent proposa que tous se retrouvent dans le jardin ; le danger était à présent écarté. Il ne voulait pas laisser la violence et la peur voler ces heureux moments. Laurent était radieux ; il était papa. Le reste de la journée se déroula dans la joie. Les parents de Laurent virent avec émotion leur petit-fils. Qu’il était mignon ! Ils restèrent un long moment dans le silence à contempler Théodor puis ils sortirent discrètement pour ne pas réveiller Georgie. Laurent s’éclipsa, accompagné de ses parents, pour aller annoncer la nouvelle de la naissance à Edmund. Son visage s’illumina quand il apprit que son petit fils portait son prénom en troisième position. Il remercia Laurent de cet hommage qui lui rendait et lui dit en plaisantant : « mon cher Laurent, tu devras encore me supporter de longues années. ». Ils se mirent alors à rire : la bonne humeur avait dissipé le malaise du cauchemar qu’ils avaient vécu quelques heures auparavant.
Barbara se rendit discrètement en fin de journée auprès de son ami Edmund. Elle était heureuse de la voir sauver. Elle avait réalisé à quel point elle tenait à lui, en le voyant gisant sur le sol. Une longue amitié liait Edmund et Barbara. Elle était très proche d’Emilia, la femme d’Edmund, fidèle cliente et associée indéfectible des œuvres de charité qu’elle soutenait. A sa sortie de l’hôpital, Barbara et Edmund déjeunaient souvent ensemble.
Quelques mois plus tard, Georgie et Laurent se réjouirent d’apprendre leur futur mariage. Le Comte était retourné à Londres un mois après la naissance. Ses affaires ne pouvaient malheureusement pas attendre. Maria rentra à Londres, le cœur rempli des moments heureux vécus avec Arthur ; ils devaient se revoir pour les fêtes de Noël. Laurent et Georgie étaient installés dans le manoir. Ils avaient enfin réalisé leur rêve : être ensemble et fonder une famille. Ils s’épanouissaient l’un et l’autre dans leur nouvelle vie ; Georgie s’investissait auprès de Barbara dans l’aide qu’elle apportait aux plus faibles.